Conférence régionale :

Femmes et Travail au Maghreb : Libertés et contraintes

 

Casablanca, Avril 2006

 

Micro-crédit :

Eléments d’impact sur les femmes :

Cas du Maroc

 

Fouad Abdelmoumni

 

 

 

 

Fouad Abdelmoumni est directeur de l’Association Al Amana (www.alamana.org), un des plus larges opérateurs de microcrédit en Afrique et dans le monde. Il a été président de Sanabel, réseau d’institutions de microfinance dans les pays arabes (www.sanabelnetwork.org), et est membre du conseil d’administration du réseau Women’s World Banking (www.swwb.org). Il a été membre du groupe de conseillers du CGAP (www.cgap.org) et de celui des Nations-Unies pour l’Année Mondiale du Microcrédit en 2005 (www.yearofmicrocredit.org).

Fouad Abdelmoumni est par ailleurs ancien vice-président de l’Association Marocaine des Droits Humains (www.amdh.org.ma), fondateur et membre de la direction de l’Espace Associatif (www.espace.cjb.net), membre du conseil de Trust Africa (www.trustafrica.org) et chroniqueur occasionnel auprès de diverses publications. A deux reprises il a été détenu et « disparu » pour délit d’opinion, pour un total de presque cinq années, durant les décennies 70 et 80.

I- Cadre général

 

Deux thèses se font souvent face en matière d’impact du microcrédit sur la situation des femmes : le Paradis et l’Enfer. L’une comme l’autre trouvent des arguments pour accréditer leur perception idyllique ou noire du microcrédit et de son incidence. Aucune ne peut aujourd’hui se prévaloir de vérités scientifiquement construites et universellement reconnues. C’est pourquoi il convient de s’armer de circonspection, d’exiger une démarche rigoureuse, et de s’autoriser des conclusions ouvertes sur le doute et l’approfondissement.

Le Microcrédit est relativement jeune au Maroc. Après une présentation succincte de ses principaux indicateurs (chapitre 2), nous questionnerons son impact sur l’amélioration des revenus et des conditions de vie de la femme et des membres de son foyer et de son environnement (chapitre 3), en nous adressant aux questions :

«     Les programmes de microcrédit aident-t-ils les femmes à développer leurs activités ?

«     Des effets sur le bien être de leur ménage sont-ils perceptibles ?

En chapitre 4, puis nous nous adresserons à la contribution du microcrédit à l’« empowerment » des femmes, c'est-à-dire sa contribution à aider les pauvres à renforcer leur capacité à planifier, à s’organiser, et à prendre des décisions en rapport avec leur vie et leurs communautés. La question centrale est : Les femmes atteignent-elles une autonomie réelle grâce à une contribution pertinente du microcrédit ?

Nous avons choisi de fonder l’essentiel de cette contribution sur les évaluations d'impact du microcrédit particulièrement pertinentes pour ce qui est de l'intégration économique et sociale de la femme au Maghreb et particulièrement au Maroc (Cf fiches techniques en annexe 1). Il s’agit de :

«     L’étude d'impact et celle de l'autonomie des femmes réalisées en 2004 par Al Amana ;

«     L’étude d'impact réalisée en 2004 par Impact Knowledge Market (IKM : pôle d’études d’impact de Planet finance pour les IMFs) en 2004 dans 7 régions du Maroc et auprès de 11 IMFs            (Al Amana, Zakoura, Al Karama, AMOS, AMSSF, ATIL, FBP, FCA, FONDEP, INMAA et AIMC) ;

«     L’étude d'impact réalisée par la Fondation Zakoura en 2000 ;

«     L’étude d'impact des programmes de microfinance sur les femmes dans les pays méditerranéens réalisée par l'Association italienne Fondazione Risorza Donna qui a concerné des clientes de l'Association Al Amana et de la Fondep au Maroc et des clientes de la  Fédération de Tunis de solidarité Sociale (FTSS) en Tunisie.

Il est important de permettre à la lectrice et au lecteur de pondérer ces documents, qui sont en général le fait d’acteurs engagés dans le microcrédit ou à ses côtés, par des approches plus critiques. C’est ce que nous cherchons en exposant en annexe 2 de larges extraits d’une article « Le microcredit pour les femmes pauvres – Solution miracle ou cheval de Troie de la mondialisation ? » de Elizabeth Hoffman et Kamala Marius-Gnanu, qui exprime des questionnements et des doutes sur le système dans son ensemble.

Un autre document nous a semblé digne d’être mis à disposition en relation avec notre sujet. Il s’agit d’une étude conjointe entre WWB et Al Amana sur les questions du genre et le microcrédit, dont les résultats sont présentés en annexe 3.


II- Le Microcrédit au Maroc

 

Seules 20% des 30 millions de marocains sont bancarisés. Le PIB moyen par habitant est de 1.400 USD, et  5,6 millions de personnes (19% de la population) vivent en dessous du seuil de pauvreté.

 

Les principaux indicateurs du microcrédit au Maroc se présentent comme suit pour les trois dernières années :

 


Clients actifs (en milliers)

 

Femmes Clientes (en milliers)

 

Encours (en millions DH)

 


Effectifs des employés du secteur

 

 

Al Amana, une des 13 associations agréées pour le microcrédit, a été créée en 1997, et a pour mission la promotion de la microentreprise et de l’offre de services financiers aux exclus. Au 31 mars 2006, ses indicateurs sont comme suit :

Ø      277 000Clients Actifs, dont 130 000 femmes ;

Ø      Commerce : 52%, Artisanat : 26%, Services : 12%, Agriculture : 9% ;

Ø      944 MDH Encours, dont 387 en faveur des femmes ;

Ø      979 Agents de terrain, dont 430 femmes ;

Ø      374 Antennes.



Le microcrédit au Maroc à fin 2005, c’est…

 

631 000 prêts actifs

 

 


1 453 MMAD (157 millions USD) d’encours

du portefeuille

 

 

 

 

 

2653 salariés

 

 

 

 


III- Impact du microcrédit sur l'évolution des revenus des femmes

Toutes les études auxquelles nous avons pu accéder tendent à accréditer la thèse d’un impact positif significatif sur l'évolution des revenus des femmes. Les limites et les effets négatifs temporaires ou permanents ne sont pas à exclure pour autant.

1- Revenu de l'activité :

ü      L'étude d'impact  réalisée par Al Amana a montré que 85% des femmes clientes arrivent à augmenter leurs revenus contre seulement 67% des femmes non clientes. Il a été également démontré que le programme a un impact positif beaucoup plus important et significatif sur le revenu des femmes que sur celui des hommes, le revenu moyen déclaré des clientes étant de 27% supérieur à celui des non clientes, contre une différence de 9% seulement chez les hommes. Les non clientes sont les demanderesses de prêts, et les revenus sont relatifs au dernier cycle de production.

ü      Chez Zakoura, l'étude d'impact de 2000 révèle également un impact significatif sur l'évolution du revenu individuel. En effet, 63% des clientes ont vu augmenter leurs revenus contre 39% seulement des non clientes.

ü      Enfin l'étude menée par l'Association italienne Fondazione Risorza Donna indique que la majorité des femmes enquêtées au Maroc et en Tunisie arrivent à augmenter leurs revenus d'une manière substantielle après avoir bénéficié du prêt.

ü      Le revenu moyen des femmes reste inférieur à celui des hommes. Ceci a notamment été démontré pat l'étude d'impact réalisée par IKM au Maroc sur un plan national. Cette étude a en effet montré que le genre « femme » est relié très négativement au niveau des profits. Il convient vraisemblablement de relativiser ce constat du fait que les prêts de la Fondation Banque Populaire, qui sont corrélés à des profits plus élevés que la moyenne, sont grandement adressés aux hommes, alors que les autres associations concernées ciblent en majorité les femmes à niveaux de richesse et profits largement moins élevés.

2- Revenu du ménage :

ü      L'étude d'impact d’Al Amana a montré un impact significatif sur le revenu global du ménage chez les femmes, avec des améliorations pour 71% des femmes clientes contre 60% des non clientes.

ü      L’étude Zakoura va dans le même sens, en indiquant une évolution favorable du revenu total du foyer chez 49,5% pour les femmes clientes, contre 25% seulement pour les non clientes.

 

3- Autres impacts significatifs :

Au cours des 12 mois qui ont précédé l'enquête Al Amana, 82% des clientes bénéficiaires des services de crédit ont diversifié leur offre de produits et 59% ont réalisé des économies sur le coût de leurs approvisionnements, contre respectivement 66% et 35% seulement des entrantes.

 

IV- Impact du microcredit sur le renforcement des capacités et de l’autonomie des femmes

Le microcrédit est considéré généralement comme un moyen de promouvoir la participation de la femme dans la vie économique et sociale. L''impact du microcrédit sur la démarginalisation des femmes est illustrée par le renforcement de son rôle dans la communauté et sa participation active à la vie sociale et civile. La note d’information N°13 du CGAP (Consultative Group to Assist the Poor) parue en juillet 2003 et consacrée à l’impact de la microfinance (http://www.cgap.org/docs/DonorBrief_13_fr.pdf) affirme que :

« … En ce qui concerne les femmes, la gestion de leurs fonds, un meilleur contrôle de leurs ressources et l’accès aux connaissances débouchent sur des choix plus importants et une participation aux décisions concernant leur famille et leur quartier. Cette émancipation économique s’accompagne de gins de confiance, d’autonomie et de nouvelles opportunités. En 2002, 103 clientes d’Activists for Social Alternatives (ASA) ont été élues à des conseils municipaux en Inde… ».

Les études citées ci-dessus ont relevé des indications d’une contribution substantielle du microcrédit à l’intégration sociale des femmes et au renforcent de leur auto-estime et leur autonomie.

ü      L’étude sur l’autonomie des femmes menée par Al Amana a conclu que les femmes ont généralement développé une confiance en soi et un gain d'estime et ont réussi une intégration sociale. Après avoir bénéficié du crédit, les femmes ont développé leurs capacités managériales (une femme sur trois  pense  avoir connu un progrès significatif à cet égard), ont amélioré leur capital relationnel (un tiers des femmes auraient connu une amélioration de leur capital relationnel après leur participation au programme), et prennent part à des activités communautaires additionnelles (50% des femmes interviewées).

Le microcrédit aurait également eu un impact positif quant à la perception de ces femmes par autrui et à leur intégration au groupe en termes d’échange, de notoriété, d’entraide et de solidarité au sens large du terme (le groupe de solidarité pour le crédit serait un support important du renforcement des compétences et de la confiance). Certaines femmes ont des clients parmi les membres du groupe solidaire. Les rapports avec les membres du groupe solidaire ont toujours été qualifiés de bons par les clientes interviewées. Le paiement à temps des échéances des prêts a à maintes fois a été cité comme gage de bonnes relations entre les membres du groupe.

Ces femmes sont unanimes quand à l’utilité et l’impact positif du microcrédit sur leur situation. L’impact du programme sur les femmes clientes à travers les témoignages des femmes interviewées se manifeste à plusieurs niveaux : personnel, professionnel et familial.

ü      Chez Zakoura, l'autonomie de la femme et leur intégration sociale et économique sont indiqués par le fait que la majorité des  femmes clientes prendraient seules leurs décisions, quelles que soient ces dernières.

      Les clientes du programme semblent par ailleurs s’impliquer plus significativement dans la gestion du budget familial, potentiellement en raison de leur apport financier croissant et plus significatif.

      Sur le plan personnel, le changement de situation (réelle ou perçue), de femme au foyer à femme active, a entraîné chez ces femmes une meilleure opinion d’elles-mêmes, leur donnant plus d’assurance, d’indépendance et de responsabilités en affaires comme en famille.

Sur un plan familial, la majorité des femmes portent un intérêt à l’éducation des enfants, effectuent des dépenses afférentes à l’habillement et participent à l'amélioration des conditions de logement.

ü      L'étude menée par Fondazione Risorza Donna a montré que la majorité des femmes enquêtées au Maroc et en Tunisie arrivent à réaliser une certaine émancipation, à développer des capacités à constituer des provisions de manière autonome, à participer aux décisions d'investissement prises dans le foyer, et à développer un pouvoir de négociation dans le foyer.

Cette étude a montré que les femmes en Tunisie ont plus tendance à participer à la vie sociale et civile de la communauté et à concilier entre travail et famille.

ü      Enfin, l'étude menée par IKM (Planet Finance) a montré que le renforcement de l’autonomie est la perception la plus ressentie au sein de l’échantillon, et que la propension à cette perception positive varie entre 80 et 90% pour les clientes des institutions de microcrédit travaillant exclusivement avec les femmes.

 


V- Conclusions

 

ü      Les programmes de microcrédit ont eu des résultats globalement positifs pour les revenus d’un grand nombre de pauvres, et surtout pour les femmes.

 

ü      Le revenu ne constitue qu'un élément de l'équation relative à l'incidence sur l'égalité des sexes, les femmes ne poursuivant que rarement un objectif unique d’accroissement des revenus. D'autres transformations, telles le renforcement de la visibilité des femmes et leur capacité à exprimer leurs préoccupations peuvent être vecteurs d’influence à long terme sur l'amélioration de leur situation et de l'égalité des sexes. En particulier, les femmes qui s’investissent dans des rôles et des métiers non traditionnels remettent en question les normes convenues et tracent la voie pour les générations futures.

 

ü      Considéré séparément, le microcrédit n'aurait qu'un effet limité sur la situation des femmes et l'égalité des sexes. La plupart des emprunteuses ne contrôlent que partiellement les prêts ou ont entièrement abandonné ces responsabilités aux hommes de la famille. Cet état de choses a des conséquences graves sur le plan de l'égalité des sexes, sans constituer une négation des avantages réalisés par ailleurs.

 

ü      Dans le but de sensibiliser et de mobiliser les femmes pour des objectifs généraux liés au genre, le crédit peut jouer un rôle instrumental. Il peut servir de point d’entrée pour l’accès massif aux femmes dans le cadre de campagnes de sensibilisation, pour l’amélioration de la mobilité des femmes, pour l’élargissement de leurs connaissances et le renforcement de la confiance qu'elles ont en elles-mêmes, et pour une meilleure valorisation de leur place et perception au sein de la famille.

 

ü      « … La microfinance a surtout offert jusqu’à maintenant un microcrédit pour les micro-entreprises à cycle court. La plupart des évaluations d’impact ont porté sur ce type de microcrédit… Les clients adaptent ces prêts plutôt rigides à des fins variables : frais médicaux, funérailles et frais de scolarité. La microfinance aurait un impact plus prononcé si elle offrait une gamme élargie de services financiers correspondant mieux aux besoins variés des pauvres, y compris des services de dépôt, de micro-assurance et de transfert de fonds… » (Cf document CGAP précité).

 


Annexe 1 : Fiche technique des études d'impact du microcrédit touchant le Maroc

 

 

I-                   Etude d'impact (1) et étude sur l'autonomie des femmes (2) de  Al Amana :

 

 

Commanditaire : Al Amana, avec l'appui de la  Fondation Codespa et de la Coopération Espagnole

 

1- Etude d'impact :

Objectifs de l’étude :

Mesurer l’utilisation des prêts et profits par les micro entrepreneurs et l’impact du programme sur ces derniers. 

Méthodologie :

Outils Aims – Assessing the Impact of Microenterprise

Taille de l'échantillon : 1059 individus

Période de réalisation : octobre 2003- mars 2004.

 

2- Autonomie des femmes

Objectifs de l’étude :

Identifier la perception et les manifestations de l’empowerment des femmes résultant de leur participation au programme.

Méthodologie :

Entretiens individuels en profondeur enregistrés basés sur un guide d’entretien ; entretiens semi-directifs et focus-groups.

Taille de l'échantillon : 48 clientes actives

Période de réalisation : février- mars 2004.

 

 

II-                Evaluation de l’impact de la microfinance au Maroc par IKM :

 

Commanditaire : FNAM, Ministère des Finances et Planet Finance Maroc

Concept et objectif :

Appréciation des impacts du microcrédit au niveau de l’ensemble des organismes et des diverses régions.

Méthodologie :

Questionnaire directif auprès des bénéficiaires du microcrédit de 11 AMCs opérant dans 7 régions du Maroc

Taille de l'échantillon : 1287 individus, dont 339 à Al Amana

Période de réalisation : mars- mai 2004

 


 


III-             Impact Zakoura :

 

Commanditaire : Zakoura et Programme Micro Start du PNUD

Concept et objectif :

Mesurer l'impact du microcrédit sur les bénéficiaires de Zakoura.

Méthodologie :

Outils AIMS. Étude transversale entre clients et non clients (entrants)

Taille de l’échantillon : 534 femmes

Période de réalisation : décembre 2001

 

 

IV-             Etude d’impact des programmes de microfinance sur les femmes dans les pays méditerranéens:

 

Commanditaire : Fondazione Risorza Donna

Concept et objectif :

Etude réalisée par la fondation italienne « Fondazione Risorza Donna », dont la mission est la promotion de la femme en la facilitation de l'accès aux ressources financière telles que le microcrédit.

L'objectif de l'étude est d'analyser l'impact social et économique des programmes de la microfinance sur les bénéficiaires du microcrédit, en particulier sur  les femmes  dans pays de la méditerranée.

Méthodologie :

Questionnaire directif

Taille de l'échantillon : 4 000 femmes dans 12 pays de la méditerranée dont deux pays du Maghreb (Maroc et la Tunisie). Au Maroc, deux institutions de microcrédit ont été sollicitées, 34 femmes ont été enquêtées à Al Amana.

Période de réalisation: Avril- Juillet  2005

 

 

 


VI- Annexe 2 : Le microcredit pour les femmes pauvres –

Solution miracle ou cheval de Troie de la mondialisation ? 

 

Elizabeth Hoffman et Kamala Marius-Gnanu

Paru in

Regards de femmes sur la globalisation : Approches critiques sur la mondialisation

(dir. J. Bisilliat), Karthala, 2003.

…les femmes pauvres, longtemps exclues du processus de mondialisation se montrent capables de se prendre en main, tout en assurant la viabilité financière du système. 

… une étude comparative d’évaluations de programmes bangladeshi a montré qu’une augmentation des revenus de certaines femmes s’accompagne souvent d’une réduction de leur mobilité. En effet, pour de nombreuses femmes au Bangladesh, le fait de ne plus être obligées de se déplacer elles-mêmes au marché, mais de pouvoir envoyer une autre personne à leur place, est considéré comme un progrès par rapport à leur statut. Il s’agit d’un luxe que les femmes pauvres ne peuvent pas « se payer » (Kabeer, 1998). En fait, l’empowerment est un processus graduel et réversible : certaines femmes sont susceptibles d’arrêter de se rendre au marché et perdre le contrôle  de leur entreprise, si des membres masculins de la famille décident de s’en charger pour elles.

… Indépendamment de toute relativité culturelle du concept, vérifier si des femmes bénéficient de plus d’empowerment comparé à une situation initiale s’avère être un exercice complexe : les processus de décision au sein des ménages ne s’appréhendent que difficilement de l’extérieur, les sentiments des femmes concernées peuvent être biaisés pour une multitude de raisons, et les opinions des hommes au sujet du statut de leurs épouses sont également d’une utilité réduite comme indicateur, si l’on garde en tête que ce sont souvent eux qui bénéficient des crédits accordés à leurs femmes. Le fait que es femmes soient enregistrées comme membres e signifie pas toujours qu’elles contrôlent l’utilisation du prêt et dans certains cas, ne prouve même pas qu’elles participent à la décision de candidature du prêt (Montgomery & al., 1996 ; Goetz & Sen Gupta, 1996[1]). Bon nombre de femmes continuent de céder leur prêt à leur époux, car pour les plus soumises d’entre elles, il est impensable d’avoir une mainmise sur les biens et les décisions prises en général d’autant que l’homme est souvent considéré comme le principal « pourvoyeur de revenus » (breadwinner).

Le fait que les programmes de microcrédit s’adressent presque exclusivement aux femmes afin de surmonter l’irresponsabilité des hommes concernant l’épargne et le remboursement des crédits risque de déresponsabiliser davantage les hommes et d’augmenter la pression sur les femmes. En effet, les résultats d’une étude menée au Bangladesh montrent que là où les prêts sont perçus comme étant plus facilement obtenus par les femmes que par les hommes, ceux-ci utilisent les femmes pour accéder aux prêts, créant ainsi des dettes enregistrées au nom des femmes, ce qui rend ces dernières très vulnérables dans les cas de décès, maladie ou séparation du couple (Goetz & Sen Gupta, 1996).

Les indicateurs économiques traditionnellement utilisés dans l’évaluation de la microfinance, tels que le taux de remboursement, le niveau de revenus ou le montant des prêts, ne constituent pas des indicateurs d’empowerment. A titre d’exemple, le taux de remboursement de plus de 95% chez les femmes ne révèle en aucun cas la difficulté qu’elles éprouvent à rembourser. Dans les faits, on sait que les emprunteuses, du fait de devoir rembourser dès l’octroi du crédit et avant même d’obtenir des recettes, doivent puiser dans d’autres sources de revenus.

Les femmes les plus démunies au départ se retrouvent dans certains cas, notamment suite à une catastrophe non prévue (maladie, décès du conjoint, catastrophe naturelle…) dans l’incapacité de rembourser (Rahman, 1999). Cela peut les obliger à décapitaliser et à réemprunter auprès d’usuriers pour pouvoir rembourser le microcrédit.

Pour certains conjoints, ces prêts représenteraient une forme de dot, aussi ce crédit peut constituer une source de tension, voire de violence dans le ménage si leurs épouses n’arrivent pas à l’obtenir. Le remboursement peut aussi créer des tensions et une pression énorme sur l’épouse dès lors que l’époux qui s’est approprié le prêt n’a plus les moyens de récupérer le capital. D’après A. Rahman (1999), l’expansion des systèmes de microcredit au Bengladesh a entraîné une escalade de la violence domestique (verbale et physique) : sur 120 femmes (dépendant de la Grameen Bank) interrogées lors de son enquête, 70% d’entre elles ont noté une augmentation de l’agressivité et de la violence de la part de leurs conjoints. Ainsi, même si le crédit récupéré par l’homme ou géré conjointement par le ménage améliore inévitablement les conditions de vie familiale, en revanche les conséquences sur l’émancipation de l’épouse risquent d’être insignifiantes.

L’augmentation durable des revenus contrôlés par les femmes ne représente qu’un indicateur d’empowerment (parmi d’autres), car elle n’est que la manifestation visible d’une panoplie de changements plus fondamentaux et structurels. Ces derniers se trouvent au niveau de l’accès et du contrôle des ressources ainsi que du partage des responsabilités, et ils ne sont pas dissociables des rapports de genre.

Cependant, quels que soient les effets pervers des programmes de microcrédit et la permanence d’une inégalité de genre, la majorité des femmes que nous avons rencontré ne voudraient en aucun cas renoncer au crédit, car elles accordent beaucoup d’importance à la possibilité qui leur est offerte d’apporter une contribution aux revenus du foyer et à l’amélioration des conditions de vie des enfants. Les enquêtes menées en Inde du Sud montrent que les activités liées au microcrédit ont permis à de nombreuses femmes de sortir de leur espace privé et d’être plus mobiles, tant pour aller travailler que pour rendre visite à leur famille, d’être moins dépendantes de a belle-famille en participant aux prises de décision concernant l’utilisation du prêt et des revenus et de gagner ainsi un respect, voire une reconnaissance sociale de la part de la communauté. En ce sens, cela remet en cause les normes en vigueur…

 


Annexe 3 :  Résultats de l'étude sur le genre au Maroc

de la Women's World Banking et d’Al Amana

(http://www.uncdf.org/francais/microfinance/newsletter/pages/2005_07/news_gender.php)


Temps, autonomie et mobilités limitées sont des facteurs qui influent négativement sur les activités des femmes

Par Elizabeth Lynch, Associée à la communication et à l'apprentissage, Women's World Banking

En tant que réseau mondial de microfinance engagé dans la responsabilisation économique des femmes à faibles revenus, Women's World Banking (WWB) a entamé une étude pour comprendre comment le genre détermine les rôles et les responsabilités économiques dans les ménages pauvres. Cette étude fait partie de l'effort de la WWB pour aider les fournisseurs de microfinance à augmenter leur impact sur l'égalité des genres pour les femmes entrepreneurs à faibles revenus grâce à une sensibilisation aux services financiers basée sur le genre.

L'association Al Amana, un associé de la WWB, est leader du secteur de la microfinance au Maroc ; il s'agit de la plus grande institution de microfinance en termes de taille de portefeuille et elle arrive deuxième en nombre d'emprunteurs actifs. Fouad Abdelmoumni, Directeur de Al Amana, est un conseiller pour l'Année Internationale du Microcrédit et un membre du Conseil d'Administration de la WWB. En octobre 2002, M. Abdelmoumni a approché la WWB afin de mener une étude au sujet de la segmentation de la clientèle de Al Amana afin d'évaluer la demande de prêts individuels. Les technologies de prêts à des groupes n'ont pas besoin d'une évaluation détaillée ni d'une conservation des données économiques des clients. Afin d'évaluer efficacement la demande des clients actuels, Al Amana avait besoin de se pencher plus en détail sur les portefeuilles économiques de ses clients.

L'analyse de la WWB a relevé une asymétrie de genre assez importante en termes de taille d'entreprises ; les femmes tendent à posséder de plus petites entreprises en termes de bénéfice mensuel net et de valeur des actifs que leurs homologues masculins. L'analyse de la base de données complète des emprunteurs de Al Amana qui fit suite révèle que ce schéma se répète à travers l'ensemble de la clientèle. Une étude de suivi qualitatif a été menée en octobre 2003 afin de comprendre comment les relations entre les genres affectaient la répartition des ressources dans les ménages et la capacité des femmes pauvres à mener leurs propres affaires.

Cette étude identifie les aspects des rôles et responsabilités liés au genre qui ont le plus fort impact sur les résultats des entreprises. Les thèmes récurrents du temps, de l'autonomie et de la mobilité limitée ont été relevés comme étant les facteurs clés influençant négativement les résultats des micro-entreprises des femmes. La façon dont les hommes et les femmes se voient et voient les autres dans une société divisée par genre a une influence directe sur les types de pouvoirs, les motivations et les libertés de chaque genre en matière de croissance économique. Cette étude a été qualitative et reflète les opinions exprimées par les personnes interrogées au cours d'entrevues approfondies et de discussions de groupe dans la région de Rabat.

Les résultats de l'étude

Les rôles et les responsabilités liés au genre dans le ménage
Les rôles et les responsabilités liés au genre sont définis et réalisés à travers le mariage dans la société marocaine. L'obligation de l'homme, tel que définie par le Coran, est de subvenir aux besoins économiques du ménage. En échange de cela, sa femme doit lui obéir (le principe de la ta'a) et on s'attend à ce qu'elle soit une femme d'intérieur, une mère, une épouse et une gestionnaire des finances domestiques. Traditionnellement, les hommes ont été responsables de tout en dehors du foyer et les femmes de tout à l'intérieur de celui-ci.

Le changement des rôles liés au genre dans la sphère économique
Les rôles des femmes en tant que fournisseurs financiers du ménage a évolué au fil des années au Maroc. Les hommes sont devenus moins capables d'agir en tant qu'uniques fournisseurs à cause du chômage structurel et de la faible croissance des salaires réels, ce qui pousse les femmes à se lancer dans des activités commerciales. Les hommes et les femmes interrogés ont exprimé leur ambivalence à l'égard de cette modification des rôles.

Les réactions des femmes à l'égard des femmes qui travaillent
beaucoup de femmes interrogées se décrivent comme étant " obligées " de se lancer dans des activités commerciales par besoin économique. Leur ambivalence à l'égard du travail est due à différents facteurs comprenant : la peur de l'ashouma ou la honte, qui limite le type d'activités économiques qu'une femme peut exercer ainsi que sa mobilité ; la résistance à doubler sa charge de travail (l'ajour d'activités économiques à son foyer et sa fonction reproductive) et les niveaux d'éducation faible qui, de l'avis des personnes interrogées, qui confinent les femmes à des tâches subalternes telles que le ménage des maisons des riches marocains, la couture ou le petit commerce. Beaucoup de femmes interrogées ont déclaré qu'elles préfèreraient ne pas travailler si elles avaient le choix, malgré les bienfaits de revenus additionnels.

Les réactions des hommes à l'égard des femmes qui travaillent
Les hommes interrogés ont exprimé une plus grande ambivalence que les femmes au sujet des femmes actives, illustrant la rupture entre les exigences de l'économie moderne et les valeurs traditionnelles. Leur raisonnement a fait allusion à : la peur que cela mette en avant que le mari ne peut pas subvenir aux besoins ; l'inquiétude qu'une épouse active n'assumera pas les responsabilités du ménage ; la croyance que les femmes actives sont interdites par la religion et la peur que les femmes deviennent plus autonomes.

La définition de la réussite
Lorsqu'on
leur a demandé de définir ce qu'était la réussite, les hommes et le femmes interrogés ont cité la réussite de leurs enfants comme le point le plus important. Les hommes avaient plus tendance que les femmes à mentionner que subvenir aux besoins de leur famille était un signe de réussite. Posséder une activité à succès ne faisait pas partie de la perception des femmes d'elles-mêmes alors que cela l'était plus pour les hommes.

La capacité à consacrer du temps à une activité
Le temps a été identifié par un grand nombre de femmes interrogées comme étant la plus forte contrainte les empêchant de mener leur affaire. Le temps des femmes était limité en grande partie à cause de leurs responsabilités domestiques et reproductives. Alors que les femmes se sont tournées vers une sphère générant des revenus ou productive, les hommes n'ont pas rendu la pareille en ce qui concerne les responsabilités du ménage. Beaucoup de femmes interrogées ont déclaré être capable d'exercer une activité rémunérée pour quelques heures l'après-midi et plusieurs heurs avant d'aller se coucher ou après que le repas familial ait été préparé et la maison nettoyée.

L'âge / la situation familiale
Les femmes divorcées et les veuves ont pensé que du fait qu'elles ne devaient plus s'occuper de leurs maris, il y avait moins d'obstacles à ce qu'elles montent leurs affaires. Parmi les femmes mariées, celles ayant des enfants en bas âge avaient le moins de temps disponible alors que celle ayant des enfants d'âge adulte en avaient le plus, surtout si des filles ou des belles filles vivaient avec elles.

Le degré d'autonomie
La capacité à prendre des décisions économiques indépendantes est un facteur important de la réussite de toute entreprise. Les femmes ont exprimé les restrictions de leur degré d'autonomie entrepreneuriale. Par exemple, bien que légalement une épouse ne doive plus demander la permission à son mari pour exercer une activité rémunérée, c'est toujours une pratique courante.

L'emplacement de l'entreprise
La grande majorité des femmes du panel possédaient une entreprise chez elles alors que cela n'était le cas d'aucun homme. Les femmes ont plus tendance à baser leurs entreprises au sein du foyer à cause des contraintes religieuses et sociales sur leurs mouvements dans la sphère publique ainsi que les demandes constantes dues à leurs devoirs domestiques. Cette limitation géographique restreint la base de clients aux voisins et amis, augmente la probabilité des vente à crédit plutôt qu'au comptant (et le risque de défaut de paiement) à cause des relations préexistantes avec la plupart des clients et limite le volume de production à cause du manque d'espace.

La mobilité
Les
normes culturelles traditionnelles dictées par la tradition musulmane de retrait du monde imposent que les femmes ne doivent pas s'éloigner de la maison plus d'une nuit et beaucoup ne sont pas autorisées à rester loin du foyer ne serait-ce qu'une nuit. Cela est particulièrement difficile pour les clients de Al Amana à Rabat qui voyagent la nuit vers le Nord pour acheter des produits de contrebande destinés à la revente.

Le choix de l'activité de l'entreprise
Les femmes de la population étudiée se regroupent au sein de seulement deux ou trois secteurs d'activité, principalement du fait que ces activités sont basé à la maison (ainsi les femmes peuvent assumer les responsabilités du ménage), nécessitent peu d'éducation (par exemple, de nombreuses filles sont retirées de l'école pour faire des travaux de broderie) et demandent peu de capital d'investissement. Les femmes qui se sont tournées vers des activités traditionnellement masculines, par ex. l'activité lucrative de la vente de poissons, ont été soumises à un fort harcèlement de la part de leurs homologues masculins. Comme les femmes interrogées avaient tendance à se regrouper dans quelques secteurs d'activités, la concurrence était élevée.

Les réseaux sociaux
Avec des espaces masculins et féminins tellement cloisonnés, chaque genre a utilisé son espace propre pour échanger des idées et créer des liens économiques. C'est un domaine où les femmes ne sont pas désavantagées. Pour les hommes, le principal lieu est le café mais également la mosquée et le hammam (bains publics). Pour les femmes, il s'agit également du hammam et des diverses cérémonies marquant le cours de la vie dont elles ont la responsabilité comme les mariages et les cérémonies de naissance. Les femmes comptent beaucoup sur la bouche-à-oreille pour bâtir leur réputation commerciale.

Les schémas de dépense en fonction du genre
En général, la pression qui s'exerce sur les femmes pour qu'elles détournent de l'argent de leur activité est élevée. Les personnes interrogées ont évoqué les raisons suivantes de cette pression : Elles se sont tournées vers des activités rémunérées du fait de besoins économiques extrêmes; elles étaient constamment sous la pression de leurs enfants, quel que soit leur âge, demandant qu'elles leurs donnent de l'argent ; leurs filles sont devenues de plus en plus financièrement responsables de leurs parents âgés ; et enfin, les femmes doivent dépenser de l'argent pour conserver leur place dans un système de soutien élaboré avec soin se basant sur une réciprocité à l'égard des voisins et de la famille au sens large.

Les schémas d'épargne en fonction du genre
En général, les femmes assument la responsabilité de l'épargne pour les dépenses de la famille et ont tendance à conserver des sommes d'agent liquide importantes en cas d'urgence. Le fort taux d'épargne a empêché de nombreuses femmes interrogées de réinvestir le capital dans leurs entreprises et cela parle en faveur du besoin d'autres services financiers tels que des assurances vie ainsi que d'une formation à la finance.

La collaboration au sein du ménage
Les femmes mariées ont déclaré qu'un des éléments clés de la réussite d'une entreprise était la collaboration avec leurs maris. Un haut degré de collaboration implique un alignement des objectifs et un accord au sujet des dépenses, de l'épargne et des décisions d'investissement, ainsi que le fait de savoir si, dans quelle mesure et dans quelle secteur la femme devrait travailler.

Le niveau d'éducation
Sur les personnes interrogées, presque toutes les femmes étaient illettrées alors qu'aucun homme ne l'était. Le Maroc possède l'écart le plus important en matière d'éducation en fonction du genre dans la région du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord. Alors que beaucoup de personnes illettrées possèdent des entreprises qui réussissent, l'analphabétisme implique des restrictions, surtout quand l'entreprise devient plus traditionnelle.

Capital de départ
Accumuler un capital suffisant pour développer une activité au delà de la génération de faibles revenus est difficile pour de nombreuses femmes car elles possèdent un accès limité au crédit et sont désavantagées à cause des pratiques de déshéritement et l'absence de droits de propriété.

Le Maroc souffre d'un fort taux de chômage et d'une croissance macroéconomique stagnante. Comme les ressources se raréfient et que de plus en plus d'hommes perdent leurs emplois dans le secteur traditionnel, un plus grand nombre de femmes ouvrent des micro-entreprises pour apporter un complément de revenus à leur foyer. Comme les résultats de la WWB le montrent, leurs entreprises sont souvent à croissance faible à cause de l'ensemble complexe de identités, rôles et responsabilités liés au genre qui ont tendance à empêcher leurs entreprises d'être performantes. L'analyse en fonction du genre de la base de clients de Al Amana a aidé l'institution à comprendre les différents besoins de ses clients hommes et femmes ; cette compréhension permettra de concevoir des produits adaptés au genre à l'avenir.

Le rapport complet de cette étude est disponible sur le site Web de la WWB, www.swwb.org, et celui d’Al Amana, www.alamana.org.

 

 



[1] D’après leurs enquêtes menées au Bangladesh auprès d’une centaine de femmes dépendant des nombreux programmes de microcrédit, moins de 37% de femmes pouvaient prétendre à un contrôle réel de leur prêt.